15 Déc, 2021
Catégorie.s : Portraits de vignerons

Domaine de Cassiopée : premier millésime dans les Maranges

Situé à l’extrême sud de la côte de Beaune, le domaine de Cassiopée est conduit par Hugo et Talloulah Mathurin. Ce jeune couple s’est installé l’année dernière à Sampigny-lès-Maranges, et a vécu une première année intense : à la clé, un millésime 2020 de grande qualité, que nous vous présentons ici.

Lorsqu’un visiteur arrive pour la première fois dans les Maranges depuis Beaune, il est saisi par une sensation de calme et d’isolement, reflétée dans ce paysage qui rompt avec l’apparente monotonie de la Côte. Ici, les coteaux et vallons se répondent de part et d’autre des villages, et les parcelles de vignes sont entrecoupées de nombreux bosquets et haies sauvages. Dominée par la montagne des Trois Croix, Maranges est l’appellation la plus méridionale de la Côte de Beaune, et sans doute aussi sa plus méconnue. Par le hasard des choses, Talloulah et Hugo s’y installèrent en 2020 pour créer leur domaine.

J’ai rencontré Talloulah et Hugo il y a quelques années : ils sont deux amis proches, et deux grands passionnés de vin. Ils sont désormais vignerons. Tous deux formés à l’agronomie et à l’œnologie, ils ont construit leur parcours en Bourgogne. Hugo a travaillé chez Jean-Marc Roulot et Frédéric Mugnier, avant de devenir le responsable technique du lycée viticole de Beaune. Talloulah est passée par le Clos de Tart puis le vignoble du négociant Benjamin Leroux, après un interlude en Valais chez la grande Marie-Thérèse Chappaz. Au moment de faire leur propre vin, ils eurent donc à cœur de s’installer dans la région qui les a accueillis, formés, et de laquelle ils sont tombés amoureux.

Lorsqu’on est un jeune couple, trouver des vignes dans une région où le prix à l’hectare bat régulièrement des records n’est pas chose aisée. L’objectif d’Hugo et Talloulah fût d’abord de trouver un endroit réputé froid qui puisse, à la faveur du changement climatique qui réchauffe la Bourgogne depuis plusieurs années, produire les vins frais et digestes qu’ils aiment boire. C’est le cas des Maranges, où ils saisirent l’opportunité de racheter un domaine méconnu dont le propriétaire danois souhaitait se séparer : quelques 5 hectares de vignes et une maison à Sampigny, dans laquelle ils posèrent leurs affaires au début du printemps 2020. Le domaine de Cassiopée était né.

Les quelques rangs de Maranges Bas du Clos du domaine, vu depuis la maison
Les quelques rangs de Maranges Bas du Clos du domaine, vu depuis la maison

Une logique de lieu : des lieux-dits à la bouteille

Formée de trois communes (Cheilly, Sampigny et Dezize, toutes les trois en Saône-et-Loire), la région des Maranges compte également de nombreuses vignes en appellations régionales ou hautes-côtes, situées sur les coteaux environnants. Elle bénéficie d’un climat relativement frais : on y cueille en moyenne dix à quinze jours plus tard qu’à Meursault ou Puligny. Dès leur installation, Talloulah et Hugo commencent à appréhender les huit parcelles du domaine (sur six lieu-dits) et tombent sous le charme de ce coin reculé de la Bourgogne viticole, aux paysages variés. Leur intention est claire : essayer de refléter au mieux dans leurs vins l’identité singulière de chacune de leurs parcelles. La conduite des vignes est en bio depuis la reprise, la certification viendra récompenser leurs efforts en 2023. Plusieurs principes de la biodynamie sont appliqués, notamment pour les travaux en cave (suivi du calendrier lunaire pour les décuvages, soutirages et mises en bouteille), sans qu’une certification ne soit recherchée.

Pas de vendange entière : sur ce premier millésime, les rafles n’ont été gardées que sur une partie des pinots d’En Gerlieus. Les vignerons privilégient de longues macérations « post-fermentaires » (prolongées après la fin des fermentations alcooliques) avant le décuvage, afin de « dessiner, façonner le pinot noir, sa structure et son aromatique ». Les vins des différentes parcelles sont ensuite élevés séparément en fûts de 3 à 10 vins, obtenus chez des vignerons de la région. Une jarre en grès de 10hL est également utilisée pour une partie de l’aligoté En Gerlieus – son vin entrera à hauteur de 40% dans l’assemblage de cette cuvée.

Dans la grande tradition bourguignonne, la gamme du domaine suit une logique de lieu : à chaque climat correspondra un vin. Les voici racontées en détail par les deux vignerons :

Mitancherie : parcelle située au-dessus de Cheilly-lès-Maranges, d’exposition est, classé en appellation bourgogne-aligoté. C’est une vigne généreuse de seulement 25 ans, plantée sur un coteau venteux qui lui permet d’offrir des raisins très sains pour un rendement en grappe intéressant. Elle semble produire un aligoté expressif et facile.  

En Gerlieus : deux parcelles qui se situent sur la proche commune de Chassey le Camp, sur un coteau qui regarde le nord-est (vers Beaune) mais aussi les falaises du coteau de Nantoux. « C’est un endroit où il y a peu de vignes, aucun joignant, avec une forêt d’un côté et quelques sureaux, et et ruches de l’autre ». Le domaine y possède 45 ares d’aligotés, avec un matériel végétal très différent : une partie a 30 ans et l’autre 85 ans environ. Les deux parties bénéficient d’un élevage séparé (jarre d’un côté, barrique de l’autre) mais sont finalement assemblées.

Quelques pinots (classés en appellation bourgogne) constituent la deuxième parcelle d’en Gerlieus : ils ont en moyenne 50 ans et donnent de très petits rendements du fait de leur mauvaise santé. Ils ont donné un rouge plus concentré, plus profond, avec plus de texture. « On a décidé d’utiliser un peu de vendange entière, et de pousser plus longtemps l’élevage que pour le Bas du Clos, malgré une appellation sur le papier moins prestigieuse ». La mise en bouteille se fera en mars 2022.

Les Côtés : le domaine a deux blocs sur ce lieu-dit, situé au sud-ouest de Sampigny et classé en hautes-côtes-de-beaune. Le coteau regarde le village et la Montagne des Trois Croix. Le premier bloc est une vigne de pinot noir d’une cinquantaine d’année, plantée sur une langue granitique qui traverse la Côte sur une dizaine d’hectares. Le couple possède un hectare sur ce sous-sol de granit atypique en Bourgogne. Selon eux, il donne « des tanins et un grain différents en bouche, un côté plus réducteur et aussi un peu fragile », qui peut rappeler certains pinots auvergnats. C’est aussi le rouge qui, pendant l’élevage, s’est le plus rapidement goûté comme un vin fini.

Cette parcelle sur granit est complété par quelques vieux chardonnays, qui ont tendance à partir sur des arômes exotiques (on a même l’impression de thiols) et un côté fumé et salin qui se marient parfaitement avec les chardonnays de la deuxième parcelle. Cette dernière, située sur un socle argilo-calcaire, abrite une plante de chardonnay qui a désormais 4 ans. Elle a produit en 2020 un vin tendre et généreux, assemblé aux quelques chardonnays sur granit. Cette plante de 60 ares est située à l’emplacement d’une ancienne forêt, donc sur un sol vivant et très meuble, signe supplémentaire de la singularité des Maranges, avec ses bois et de ses parcelles isolées.

Vue de la parcelle granitique des Côtés, à Sampigny-lès-Maranges
Vue de la parcelle granitique des Côtés, à Sampigny-lès-Maranges

Les Paizets : situé au-dessus des Côtés, ce lieu-dit bénéficie d’un sol argilo-calcaire plus classique. La vigne du domaine est d’une cinquantaine d’années, plantée à densité un peu plus faible. Elle donne pinot d’un profil classique, avec de la profondeur et des notes de fruit noir.

Le Bas du Clos : un morceau de parcelle de 17 ares, exposé sud-ouest sur argilo-calcaire, qui donne directement derrière la maison. La vigne de 90 ans a été récolée en premier les deux années. Elle a donné le vin le plus fin et le plus délicat lors de la dégustation en tonneaux.

Les Plantes : paradoxalement, la vigne la plus vieille du domaine (110 ans) est située sur ce lieu-dit, dans la partie la plus connue de l’appellation. Proche des maranges « En Buliet » du domaine des Rouges Queues, pionnier du bio dans ce coin dont nous apprécions également les vins. « Notre vigne des Plantes est en très bonne forme malgré son âge », racontent Hugo et Talloulah. Elle donne le pinot noir le plus complet et le plus complexe du domaine, qui sera lui aussi élevé plus longtemps.

Juste à côté des Plantes, le domaine possède deux petites terrasses en appellation maranges-blanc (25 ares en tout) qui n’ont rien donné en 2020.

Enfin, le domaine a récupéré en 2021 un fermage dans le magnifique cirque de Dezize, sous le village de Borgy, en face des Vignes Blanches des Rouges Queues. Cette nouvelle vigne est constituée de 5 blocs regardant au nord-est, sur un coteau très abrupt.

Des 2020 nés sous une bonne étoile

Place à la dégustation. Trois premières cuvées estampillées Cassiopée ont pu bénéficier d’une mise en bouteille cet été, et trois autres les ont suivies en novembre. La plupart sont encore disponibles à la cave : vérifiez la disponibilités des vins sur notre catalogue.

  • Bourgogne Aligoté Les Mitancheries 2020 : aligoté marqué par une acidité nette, tranchante mais sans verdeur, avec un milieu de bouche qui reste savoureux. Très digeste, il a aussi moins de matière que les autres vins.
  • Hautes-Côtes de Beaune Les Côtés blanc 2020 : chardonnay à l’élevage perceptible mais discret, il bénéficie surtout d’une grande tension et d’une finale saline. Un vin qui a déjà pris de l’ampleur en bouteille.
  • Bourgogne aligoté En Gerlieus 2020 : on reconnaît bien la personnalité du cépage avec cet aligoté salin, complexe, doté d’une vraie matière. Une des belles réussites de ce millésime.
  • Hautes-Côtes de Beaune Les Côtés rouge 2020 : un pinot noir bourguignon atypique, dont le profil évanescent et légèrement fumé provient sans doute de la langue granitique qu’on trouve sous les Côtés. S’il peut parfois se montrer fermé (il gagnera à être attendu), il est aussi très fluide et facile, avec une forme d’évidence dans son fruit.
  • Hautes-Côtes de Beaune Les Paizets 2020 : avec une texture plus serrée et des arômes de fruit noir, le pinot noir des Paizets mis en bouteille il y a quelques semaines a encore besoin d’être passé en carafe. Il réserve à ceux qui l’ouvriront dans les mois à venir un pinot de profil plus classique, avec une jolie mâche.
  • Maranges Le Bas du Clos 2020 : la délicatesse offerte par ces quelques rangées de pinots noirs, qui se dessinait déjà lors de la dégustation en tonneaux, se devine en bouteille. Avec sa texture aérienne et sa finesse de tanins, le Bas du Clos devrait offrir à ceux qui sauront l’attendre l’une des plus belles expressions de ce premier millésime au domaine.

Nous avons eu la chance de nous rendre de nombreuses fois dans les Maranges depuis l’installation d’Hugo et Talloulah. Suivre la naissance d’un domaine est une expérience passionnante : admirer le cycle de la vigne et le passage des saisons, vivre les premières décisions importantes, goûter les premiers jus et suivre leur évolution au fil des mois, avant de les découvrir en bouteilles… Toute installation comporte son lot de mésaventures, de chance aussi. Dans cette région des Maranges qui a encore beaucoup à montrer, le domaine de Cassiopée a été gratifié d’une belle saison : le couple semble satisfait de ses différents choix, et même fier de ce qu’il vient de mettre en bouteille. Un premier millésimé né sous une bonne étoile ? Pas seulement. Il est surtout le fruit de deux vignerons travailleurs, pointus dans leur approche et curieux dans leur manière de déguster. Nous leur souhaitons de nombreux millésimes aussi captivants !

Robin

1 Commentaire

  1. Thomas Durant

    Superbe article et très belle découverte, merci Robin !

    Réponse

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