16 Mar, 2022
Catégorie.s : Portraits de vignerons

L’or du Tyrol au domaine Foradori

Trentin, Haut-Adige, Sud-Tyrol… Comme de nombreux amateurs, nous connaissions les vins du domaine Foradori depuis longtemps. Pourtant, nous n’étions pas forcément capables de situer précisément le domaine sur une carte. C’est donc au cœur de l’hiver que nous nous sommes rendus dans le village de Mezzolombardo pour tenter d’y voir plus clair.

Théo Zierock n’a pas sa langue dans sa poche. Le fils de l’icône du domaine, Elisabetta Foradori, nous accueille ce matin de février au domaine, et il tient immédiatement à planter le décor. Ne lui parlez pas de sa région en évoquant le nom italien de la province, Trentino-Alto Adige : « Nous sommes ici dans le Sud-Tyrol, pas dans le Haut-Adige. Haut-Adige signifierait que nous sommes du Nord, alors que la première chose que mes parents ont faite ici, c’est planter des oliviers, des figuiers et des cyprès. Et tout ça pousse très bien ! » C’est tout le paradoxe de cette région-frontière, restée longtemps dans le giron austro-hongrois et imprégnée des influences de ses voisins européens. Sud-Tyrol correspond en fait au nom allemand de la province, tandis que l’expression Haut-Adige date de l’invasion napoléonienne, et a été conservée par l’Italie pour souligner l’appartenance de cette région à une nation récente.

Le domaine Foradori se trouve donc dans la vallée de l’Adige, au nord (pardon Théo !) de l’Italie, au pied des Dolomites et proche de l’Autriche. La situation géographique de cette vallée en fait un axe incontournable du commerce européen. À l’image des pré-Alpes françaises, on s’émerveille de la beauté des montagnes… à condition de ne pas prêter attention au balais incessant des camions. Comme dans toutes les vallées, certains villages sont baignés de soleil et d’autre condamnés à l’obscurité quasi-complète. À Mezzolombardo, au contraire, la vallée s’élargit. De nombreux domaines s’y sont installés pour planter le cépage local : le teroldego. Son nom proviendrait de l’allemand Tiroler Gold : littéralement l’or du Tyrol.

Vignes du domaine Foradori
Une des parcelles de teroldego situées proche du domaine Foradori

Foradori, une affaire de famille

Théo est donc à la fois italien et tyrolien. C’est en 1920 que le grand-père d’Elisabetta (et donc l’arrière-grand-père de Théo) créa le domaine familial. Théo nous parle avec fierté du travail effectué par ses parents, mais aussi de son amertume et de ses déceptions. Le cépage teroldego est désormais dégusté aux quatre coins de la planète, sur les tables les plus prestigieuses. Pourtant, personne ne semble avoir suivi le sillage de qualité tracé par le domaine. Les caves coopératives de la région sont puissantes, et vendent à prix d’or des vins issus de rendements colossaux, faisant par ailleurs exploser le prix du foncier. En quelque sorte, le domaine est toujours aussi seul. Un peu comme si un unique domaine bourguignon avait pour mission de révéler au monde la diversité du pinot noir, à partir de quelques parcelles…

Portraits famille Foradori
Portraits de famille : Elisabetta Foradori (à droite) et sa mère

Pour comprendre à quel point la voie empruntée par le domaine est unique, il faut revenir au personnage d’Elisabetta. « Ma mère, c’est la détermination », explique Théo. Elle reprend le domaine en 1984 et se pose alors beaucoup de questions. Elle s’appuie vite sur les conseils du brillant professeur Rainer Zierock, qui lui recommande de conserver les variétés endémiques (teroldego, mais aussi nosiola et manzani bianco) plutôt que de s’appuyer sur des cépages internationaux. Proche des idées de Goethe, il lui conseille de remplacer la culture en pergolas par une taille guyot et de planter en haute densité. L’échange entre un professeur et son élève se transforme peu à peu en affection… puis en relation amoureuse, de laquelle naîtra trois enfants : Emilio, Theo et Myrtha.

Terre cuite et pots cassés

L’histoire, malheureusement, se termine par une séparation longue et douloureuse, puis par la disparition de Rainer en 2009. « Mon père, c’était la connaissance. Sans lui, ma mère n’aurait sans doute pas pris un tel tournant » juge Théo. « Mais sans elle, les idées de mon père serait restées lettre morte ». En 1986, déjà, naissait la cuvée Granato. Une cuvée d’inspiration bordelaise, pour que le teroldego ne soit plus un simple vin de table. Il faut s’imaginer ce que représente un tel virage : aujourd’hui encore, à la suite du virage brutal pris à la vigne et au chai à son arrivée, Elisabetta Foradori ne parle presque plus à sa mère.

Si le domaine s’inspirait de Bordeaux dans les années 80 et 90, il tourne pourtant le regard vers l’est à partir des années 2000. La cuvée Granato s’en fait l’illustration (avec une volonté de se détourner d’un style international et d’alléger l’élevage et l’extraction), mais pas seulement. Les vignerons du Frioul et de la frontière italo-slovène vivent à cette époque une deuxième révolution, et rencontrent un succès international avec des blancs macérés longuement, parfois en amphore. Un deuxième virage est alors pris par le domaine Foradori, au point que l’amphore devient une de ses marques de fabrique : près d’une centaine se trouvent dans la cave enterrée sous la maison.

Les tinajas dans la cave enterrée du domaine Foradori
Les tinajas dans la cave enterrée du domaine

Théo nous explique qu’il existe deux grandes traditions de vinification en amphore : la géorgienne (où les qvevris, avec leur forme particulière, sont enterrés) qui s’est répandue dans le Frioul par l’intermédiaire de producteurs visionnaires comme Josko Gravner ou Paolo Vodopivec, et de l’autre côté, la tradition espagnole (qui trouverait son origine dans la région de Castille-La Manche) avec les tinajas, des amphores à fond plat qui ne sont pas enterrées. Ce sont celles-ci qu’on trouve au domaine Foradori. « Mais chaque vin d’amphore est unique, puisque la fermentation et la macération qui ont lieu dans chaque amphore le sont également », poursuit Théo. « C’est comme si on multipliait les partitions, avec une centaine de possibilités. Cela se ressent dans l’assemblage final. »

Au service des cépages retrouvés

Étonnamment, l’amphore s’est imposée au domaine de manière presque fortuite. « Nous voulions surtout donner du goût à la nosiola, un cépage blanc assez neutre, il faut bien le reconnaître. L’idée d’une macération en amphore s’est vite imposée ». Lorsque le domaine a acquis deux parcelles de teroldego à la situation géographique bien différente (une au nord, Morei, et l’autre au sud, Sgarzon), l’idée de comparer ces nouveaux terroirs avec une même vinification en amphore prend forme. « Après tous, nous avions déjà des teroldegos vinifiés sous bois ». Une réussite.

Avec aujourd’hui pas loin de 30 hectares, le domaine Foradori cherche à promouvoir l’expression des cépages et des vins de la région. La viticulture est certifiée en biodynamie depuis 2009. Les pergolas (où les vignes, poussant en hauteur, permettent la permaculture mais donnent des rendements parfois trop importants) ont presque toutes été remplacées. Le cœur du vignoble se situe autour du domaine, à Mezzolombardo. En 2007, Elisabetta saisit l’opportunité de reprendre un vignoble quelques kilomètres plus au sud, dans le Trentin : c’est Fontanasanta. Les vignes y sont plantées sur des coteaux un peu plus en altitude. Un travail considérable a été effectué pour y remplacer les cépages internationaux par la nosiola et le manzoni bianco.

La famille cohabite toujours au domaine. Myrtha s’occupe de la production de légumes. Emilio gère la viticulture et les vinifications. Théo se charge de la commercialisation, même s’il rêve un jour d’écriture. Quant à Elisebetta ? S’il est encore commun de l’apercevoir sur les salons, comme à la Dive bouteille la semaine dernière, elle prend désormais soin de la production des délicieux fromages du domaine.

La production des fromages du domaine est supervisée par Elisabetta Foradori
La production des fromages du domaine est supervisée par Elisabetta

Notre dégustation au domaine Foradori

Ci-dessous, nous vous présentons quelques informations sur les différentes cuvées du domaine, ainsi que quelques notes de dégustation prises pendant notre visite. Vous pouvez retrouver les vins du domaine Foradori actuellement disponibles ici.

Granato et Teroldego

Il s’agit des cuvées historiques du domaine, issues de teroldego. Le cépage est lié au dureza, ancêtre notamment de la mondeuse et de la syrah. Granato est la « grande cuvée » de Foradori, d’inspiration bordelaise assumée, avant un virage à la fin des années 2000. Les vignes sont majoritairement situées autour de la cave. On se trouve dans le delta du fleuve avec des sables, des graviers charriés, des galets roulés, des roches compactés et notamment les fameuses « dolomites » (un minéral sédimentaire contenant magnésium et calcium).

Les fermentations se font en levures indigènes, puis les vins sont élevés en grands foudres d’acacia. Le Granato 2020 dégusté au domaine est superbe. Il m’évoque en effet la mondeuse ou le cabernet franc par son expression et son intensité de fruit (mûre, cassis et végétal noble). 2020 est une année classique (a l’image des anciens millésimes), atypique après l’enchainement de millésimes solaires. Pour Théo, 2019 a été l’un des plus grands millésimes de Granato. Il faudra l’attendre.

La cuvée Teroldego est une superbe introduction aux vins du domaine. Son expression rappelle beaucoup celle de son grand frère Granato.

Morei et Sgarzon

Ce sont deux parcelles acquises plus récemment par le domaine, dans les années 2000. L’idée nait de les comparer avec le même élevage. Morei est au nord de la vallée, mais les vignes regardent vers le sud. Les vignes bénéficient d’une heure d’ensoleillement supplémentaires que sur Sgarzon. Pour les deux cuvées, les raisins sont mis en grappes entières pendant 8 mois dans les tinajas.

Si vous nous connaissez bien, vous aurez deviné notre préférence pour le discret Sgarzon au dépend de l’exubérant Morei. Avec ce millésime plus froid, Sgarzon 2020 possède un caractère racinaire, un grain superbe et une belle fraicheur. Morei 2020 est plus immédiatement séduisant, mais la maturité tend à gommer ce léger grain qui fait le charme de Sgarzon.

Lezer

Nouvelle cuvée du domaine composée de 70% de teroldego, accompagné de schiava et merlot. Avec sa robe foncée, Lezer 2020 est un rouge évident et très digeste, qui se boit facilement.

Les cuvées Fontanasanta Nosiola et Fuoripista

Fontanasanta Nosiola

La nosiola du vignoble de Fontanasanta est fermentée et élevée en amphore, sans aucun ajout de sulfites. Nosiola 2020 brille parmi les vins dégustés ce jour là : Théo nous confirme qu’il s’agit pour lui du plus grand vin du domaine sur ce millésime. Pour ma part, il s’agit d’un des plus beaux blancs de macération bus cette année. J’adore le grain et l’équilibre entre tanin, acidité et matière. « Nous voulions faire un vin du Tyrol et pas un vin géorgien », nous glisse Théo. C’est réussi. La macération exprime à merveille l’identité du cépage sans le gommer. La couleur est plus dorée qu’orangeé. C’est le paradoxe des très longues macération : la couleur et la sensation tannique s’atténuent, comme si les peaux avaient fini par les récupérer.

Fuoripista Pinot Grigio

Littéralement « hors piste ». Fuoripista 2020 une très belle macération de pinot gris en amphore. Également sans soufre ajouté (dans la version dégustée au domaine, mais non commercialisée). La couleur orangée très profonde (pinot gris oblige) et l’exubérance aromatique en font une cuvée très différente de la nosiola. Hors piste pour le domaine, certes, mais peut-être plus proche des macérations de pinot gris alsaciennes que nous avons l’habitude de boire en France.

Pierre

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